La vocation spirituelle n’efface pas magiquement les attachements humains, les souvenirs et les désirs.
Cinq histoires médiévales les plus captivantes pour apprendre, réfléchir et grandir
Certains pensent au Moyen Âge comme à une période sans importance. Elle est longue, reste méconnue et surtout, elle l’est de la grande majorité des protestants. Nous sommes fils et filles de la Réforme : pourquoi revisiter vraiment CETTE PÉRIODE OBSCURE ?
Octobre est notre mois sur la Réforme protestante, qui nous conduit vers la date historique du 31 octobre. Mais avant cela, et en anticipation, je vais vous raconter cinq histoires médiévales, parmi les plus belles, les plus touchantes et les plus captivantes, en vue de nous informer historiquement, de nous instruire ministériellement et de nous faire réfléchir personnellement.
Elle était belle et instruite. Lui était un grand théologien et une vedette intellectuelle de son époque. C’était une jeune femme exceptionnelle, remarquablement instruite, ayant reçu une formation rare et remarquable par la profondeur de son savoir. Lui était philosophe, logicien et théologien, sûr de son talent, une célébrité intellectuelle du XIIᵉ siècle. Il enseignait à Paris et attirait autour de lui des foules d’étudiants. Il avait étudié auprès de Guillaume de Champeaux, l’un des maîtres intellectuels les plus réputés de son temps, avant de devenir son rival. Il avait également étudié auprès d’Anselme de Laon, autre grande autorité théologique. Il avait cette réputation assez exceptionnelle de pouvoir rivaliser intellectuellement avec les maîtres auprès desquels il avait lui-même étudié. Nous parlons de a vocation spirituelle n’efface pas magiquement les attachements humains, les souvenirs et les désirs. (1079-1142), le théologien qui a marqué le XIIᵉ siècle, et de la belle et brillante Héloïse.
Mais qu’est-ce qui a pris à l’oncle Fulbert de laisser ce jeune homme, si beau et si brillant, s’installer dans sa maison et de lui confier l’éducation de sa belle nièce ? Vous commencez déjà à anticiper la suite de mon histoire. La relation entre le professeur et son élève n’allait pas rester purement académique très longtemps. Héloïse tomba amoureuse d’Abélard. Et Abélard, de son côté, tomba amoureux d’elle. Le scandale était inévitable. La relation devint sexuelle. Héloïse tomba enceinte et donna naissance à un garçon qu’ils appelèrent Astrolabe.
Cette histoire médiévale allait attirer l’attention de Jean-Jacques Rousseau au XVIIIᵉ siècle. Et au début de mes vingt ans, je lus pour la première fois Julie ou la Nouvelle Héloïse, avant même de connaître l’histoire qui l’avait inspirée, ou plutôt la figure médiévale dont Rousseau avait repris le nom et l’imaginaire amoureux.
Des années plus tard, je suis revenu sur cette histoire. Mais cette fois, je ne l’ai pas regardée simplement comme une grande histoire d’amour tragique. Je l’ai relue avec une autre question en tête : qu’est-ce que l’histoire d’Héloïse et d’Abélard peut nous apprendre sur le ministère, la vocation et les relations affectives ? Voulez-vous que je vous raconte la suite de cette histoire, à la fois si épique et si dramatique ?
Dans des circonstances normales, ces deux amoureux se seraient mariés, et Héloïse aurait été un grand soutien émotionnel, intellectuel et ministériel pour Abélard. Mais malheureusement, l’Église avait déjà établi cette règle appelée le célibat des ecclésiastiques. Pourtant, la passion qui dévorait ces deux âmes était si forte qu’ils finirent par se marier en secret.
Je vous ai parlé de l’oncle Fulbert, n’est-ce pas ? Attendez la suite tragique de cette histoire. L’oncle d’Héloïse était furieux. Il se sentait profondément trahi par le jeune théologien. Il préparait une vengeance que vous n’auriez jamais soupçonnée. Je suis tenté de vous donner la version moderne de l’histoire par Jean-Jacques Rousseau dans *La Nouvelle Héloïse*, mais soit… La situation dégénéra jusqu’à un acte d’une violence extrême : les hommes envoyés par Fulbert attaquèrent Abélard dans sa chambre et le mutilèrent. Est-ce que je viens d’utiliser un euphémisme ? Bon, Abélard fut castré. Dois-je vraiment mentionner les détails de l’opération ? Terrible !!!
Cet événement allait complètement changer sa vie. À partir de ce moment, l’homme qui avait connu le succès, la gloire intellectuelle, les étudiants et les ambitions ecclésiastiques dut réorganiser toute son existence. Et c’est ici que l’histoire commence à prendre une tournure assez complexe. Car nous entrons maintenant dans cette partie de leur ministère après la passion, après la catastrophe.
Abélard entra dans la vie religieuse. Il se consacra de plus en plus à la théologie, à l’enseignement et à la vie monastique. Il continua à faire face à des controverses, des condamnations et des conflits avec certains de ses contemporains. Son intelligence et son tempérament polémique lui attirèrent de puissants adversaires. Pourtant, il continua à enseigner et à écrire, et il ne revit jamais la belle Héloïse.
Mais il fit une chose pour l’aider, elle aussi, à entrer dans la vie religieuse. Abélard lui confia la communauté du Paraclet, dont elle devint finalement abbesse. Elle devint elle-même une figure intellectuelle et spirituelle importante, dirigeant une communauté pendant plusieurs décennies.
Mais que devint leur passion ? Ont-ils vraiment pu enterrer ce qu’ils ressentaient l’un pour l’autre ? C’est ici que ce film — ou plutôt cette histoire vraie et historiquement exacte — se termine dans une sorte de suspense douloureux.
Leur nouvel engagement dans la vie religieuse ne signifiait pas que leur histoire affective avait simplement disparu. Il y a une dimension de notre humanité que nous ne pouvons tout simplement pas ignorer. Ils ne se revirent jamais, et Abélard fit tout pour l’empêcher. Nous ne savons pas comment il vécut avec ce paradoxe. Et je me dis que la maturité, c’est reconnaître quand il faut dire non à une passion, même lorsqu’elle est légitime, et accepter de vivre avec ce paradoxe plutôt que de tout abandonner dans son appel.
Mais du côté d’Héloïse, elle continua à lui écrire. Lorsqu’elle retrouva la trace d’Abélard à travers sa célèbre *Historia calamitatum*, son récit autobiographique dans lequel il racontait ses malheurs, elle lui écrivit qu’elle l’aimait encore et qu’elle l’aimerait toujours. Abélard semblait avoir réorganisé sa vie autour de la vocation religieuse et du ministère. Mais Héloïse, elle, n’avait pas simplement effacé le passé. Elle continua à reconnaître ce qu’elle ressentait jusqu’à la fin de sa vie, même si elle savait que cet amour n’avait pas d’avenir.
Sa première lettre commence d’ailleurs par une formule qui révèle immédiatement la complexité de leur relation : elle appelle Abélard son maître, son père, son mari, son frère, son serviteur et son époux — autant de termes qui montrent à quel point les catégories habituelles étaient devenues insuffisantes pour décrire leur relation.
Héloïse continua donc à lui écrire, parfois avec une intensité affective qui surprend lorsqu’on considère qu’ils étaient désormais engagés dans la vie religieuse. Et ses lettres montrent que, pour elle, leur histoire n’était pas simplement un épisode honteux de sa jeunesse qu’il fallait enterrer.
Ainsi se termina leur histoire, une histoire qui ne peut être réduite à une simple faute sexuelle. Car derrière le scandale, il y avait deux personnes brillantes, profondément attachées l’une à l’autre, qui durent apprendre à vivre avec les conséquences irréversibles de leurs choix.
Et leur histoire n’allait pas se terminer avec leur séparation. Elle se transforma. Ils parvinrent à séparer leurs vies sans complètement séparer leur histoire. Abélard poursuivit son œuvre théologique et intellectuelle. Héloïse devint une abbesse respectée et une femme de grande influence spirituelle. Leur correspondance devint l’une des plus célèbres de tout le Moyen Âge.
Ainsi, cette histoire nous enseigne que la vocation spirituelle n’efface pas magiquement les attachements humains, les souvenirs et les désirs.
Mais elle nous enseigne aussi que, aussi belle soit-elle, nous pouvons parfois renoncer à une belle histoire, à un désir noble et brûlant, afin de consacrer toute une vie au service d’une vocation.
Mais permettez moi de poser une dernière question. Et si Abélard avait choisi une autre voie ? Et s’il avait décidé de poursuivre sa relation avec Héloïse, d’assumer cet amour et de construire avec elle une vie qui aurait intégré sa vocation théologique et son amour pour cette femme ? Et si, dans cette histoire, Héloïse était finalement la véritable héroïne, nous rappelant qu’il ne faut peut-être pas toujours sacrifier ce que nous ressentons de vrai et de légitime sur l’autel des attentes religieuses ?
Mais attendez. Suis-je simplement influencé par notre culture contemporaine, par cette culture romantique qui nous a appris à considérer nos sentiments comme une sorte de boussole suprême ? Sommes nous devenus tellement sensibles à l’épanouissement personnel, à l’amour romantique et à l’authenticité émotionnelle que nous avons oublié quelque chose que les anciens comprenaient peut-être mieux que nous : le devoir, la fidélité, la responsabilité et le sacrifice ?
Et si, à l’inverse, le monde ancien avait parfois placé le devoir et l’honneur sur un tel piédestal qu’il ne restait plus beaucoup de place pour cette réalité profondément humaine que nous appelons l’amour ? Et si nous n’avions pas besoin de choisir entre le devoir et l’amour, mais plutôt de retrouver une manière de les penser ensemble ?
Cette question n’est pas seulement médiévale. Elle touche encore aujourd’hui la vie de nombreux pasteurs et serviteurs de Dieu. Certains sont tombés dans une liaison amoureuse, parfois après des années de ministère fidèle. Certains ont profondément péché et ont blessé leur conjoint, leur famille et leur Église. Mais que faisons nous ensuite ? La discipline de l’Église doit-elle nécessairement signifier la fin définitive de toute possibilité de servir ? Une chute dans le domaine affectif disqualifie-t-elle définitivement un homme du ministère, ou devons-nous aussi réfléchir à la restauration, à la repentance, à la guérison et à la possibilité d’une vocation transformée après l’échec ?
Peut-être sommes nous devant une vieille querelle entre deux générations. Une génération disait : « Fais ce qui est juste, même lorsque ton cœur te dit autre chose », tandis qu’une autre répond : « Ne trahis pas ce que tu ressens profondément. » L’une a peut-être trop méprisé le cœur au nom du devoir ; l’autre risque de mépriser le devoir au nom du cœur.
Et peut-être que la sagesse chrétienne se trouve précisément dans cette tension. Le christianisme ne nous demande ni d’idéaliser nos sentiments ni de les mépriser. Il nous demande de les soumettre à la vérité, de les discerner, de les purifier et de les ordonner. Car l’amour est une chose magnifique, mais tout ce que nous ressentons n’est pas nécessairement bon simplement parce que nous le ressentons. Et le devoir est une chose noble, mais tout ce qui est exigé au nom de Dieu n’est pas nécessairement la volonté de Dieu. Renoncer peut effectivement être une forme d’amour ; mais parfois, ce que nous appelons sacrifice religieux peut cacher une incapacité à reconnaître et à assumer une réalité humaine légitime.
J’aimerais laisser ouvertes plusieurs lectures de cette histoire, l’une des histoires les plus touchantes du monde médiéval, et la première des cinq histoires que je vais vous raconter dans cette série.

NIKIZA Jean-Apôtre est né de nouveau en 1997 et appelé au ministère en 2005. Il est pasteur, enseignant, conférencier et écrivain. Il est fondateur du blog Sa Bannière depuis 2018, du mouvement biblique Green Pastures depuis 2015 et co-fondateur de Little Flock Ministries. Il est passionné par la spiritualité chrétienne et le renouveau de l’Eglise. Marié à Arielle Trésor NIKIZA, ensemble ils sont pionniers du mouvement des Hédonistes chrétiens au Burundi. Ils ont trois enfants : NIKIZA Thaïs Garden, REMESHA Nik-Deuel Trésor et KAMUTIMA Bliss Liora.
NIKIZA Jean- Apôtre est auteur des livres comme:
Vous pouvez le contacter directement sur nikiza@littleflockministries.org ou (+257) 76 78 05 29
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