S’il y a une chose que j’envie aux catholiques, c’est le silence contemplatif, largement absent de nos cultes protestants souvent bruyants.
« Ce tourbillon sexuel que vous ressentez en vous n’est pas un signe de plénitude, mais celui d’un manque que seul Dieu peut combler. »
Les jeunes sont là, suspendus aux lèvres de l’ancien recteur du séminaire de Burasira. Le prêtre Amando poursuit, avec ce mélange bien connu d’humour désarmant et de gravité pastorale qui le caractérisait :
« Je connais un couple qui était heureux sans relations sexuelles. Celui de Joseph et Marie. Ils s’aimaient, et le petit Jésus dormait au milieu de leur lit. Placez Jésus au centre de votre couple, et vous ne succomberez pas aux tentations. »
Un silence dense envahit la salle. Les paroles ont trouvé leur chemin. Cette Saint-Valentin-là, au moins pour ces jeunes, sera célébrée autrement.
Aujourd’hui, la Saint-Valentin revient encore. Mais elle ne sera plus tout à fait la même. Le prêtre Amando n’est plus là.
Ordonné prêtre en 1993, Amand Kana commence son ministère comme directeur du petit séminaire de Burasira. Vers la fin des années 1990, il rejoint le Foyer de Charité de Bujumbura, qu’il marquera profondément jusqu’à son décès récent. Pendant plus de deux décennies, il en deviendra la figure spirituelle la plus emblématique, façonnant la foi et la conscience de générations de jeunes.
Fondé en 1985, le Foyer de Charité de Bujumbura s’inscrit dans un mouvement né en France dans les années 1930, autour du père Georges Finet et de Marthe Robin. Cette dernière fut une femme hors du commun : clouée au lit presque toute sa vie, mais habitée par une vie mystique d’une profondeur rare. Le père Georges Finet, profondément marqué par sa spiritualité, s’associe à elle pour fonder le Foyer de Charité. Leur intuition était audacieuse : non pas un monastère fermé, mais des lieux ouverts, où prêtres et laïcs vivent ensemble, offrant au monde moderne des espaces de silence, de retraite et de formation spirituelle.
Depuis lors, le mouvement s’est implanté dans près de cinquante pays, devenant un carrefour spirituel pour ceux qui cherchent à se retirer du bruit du monde sans pour autant le fuir.
La spiritualité du Foyer de Charité échappe aux catégories simples. Elle n’est pas purement contemplative, même si le silence y occupe une place centrale. Beaucoup y viennent pour échapper au tumulte de la ville, aux pressions sociales, et pour se retrouver face à eux-mêmes devant Dieu.
Elle n’est pas non plus strictement charismatique, bien qu’on y rencontre des prières spontanées, le parler en langues, des chants empruntés au répertoire protestant, et même des pratiques de délivrance — le tout encadré par une autorité ecclésiale clairement assumée.
Elle n’est enfin pas un mouvement purement intellectuel, même si la réflexion et les enseignements structurés y sont omniprésents. Il s’agit plutôt d’un mélange étonnant : contemplation, piété, discipline spirituelle et ouverture charismatique, maintenues ensemble sous une architecture catholique cohérente.
Il n’est pas rare que certains adeptes du Foyer, désireux d’aller plus loin dans leur quête spirituelle, finissent par se tourner vers le protestantisme. Le prêtre Amand s’opposait fermement à ce qu’il appelait ce « vagabondage spirituel ». Il réservait des critiques parfois très dures aux anciens du Foyer partis vers les Églises protestantes et mettait régulièrement en garde ceux qui restaient contre ces « tudini dini ». Qui se souvient encore de cet audio devenu viral dans lequel il critiquait les miracles de Kanguka ? Peine perdue. Aujourd’hui, nombre de fervents du Foyer écoutent régulièrement Kanguka et partagent ses contenus.
Malgré cela, certaines de ses critiques méritent d’être entendues. Les dérives — à la fois doctrinales et ministérielles — qui prolifèrent dans le paysage protestant contrastent fortement avec la cadence contemplative, piétiste et pourtant charismatique du Foyer de Charité.
J’ai entendu le prêtre Amando souligner avec force des éléments profondément évangéliques que beaucoup de pasteurs protestants n’osent même plus prêcher. Je l’ai aussi entendu les mêler à des enseignements clairement non bibliques.
Lorsqu’il abordait, par exemple, la question du purgatoire, il le faisait parfois d’une manière pour le moins déroutante. J’ai fait écouter certains de ces enseignements à des catholiques pratiquants ; ils en sont ressortis choqués, demandant : « Est-ce vraiment cela qu’on nous enseigne quand on parle des messes pour les morts ? »
Je nourris l’espoir qu’il existe des personnes que Dieu sauve précisément à travers cette forme d’« inconsistance » : des croyants qui demeurent dans l’Église catholique tout en mettant l’accent sur les vérités que nous partageons dans le Credo des Apôtres, tout en reléguant pratiquement au second plan certains enseignements problématiques.
Pour beaucoup de protestants, le Foyer de Charité pose une question dérangeante : avons-nous perdu quelque chose en chemin ?
S’il y a une chose que j’envie aux catholiques, c’est le silence contemplatif, largement absent de nos cultes protestants souvent bruyants. Nos assemblées sont dynamiques, expressives, vivantes. Mais le silence contemplatif — ce silence qui façonne l’âme — y est rare. La solitude spirituelle évoque pour nous des images médiévales, des excès ascétiques dont la Réforme nous aurait définitivement délivrés.
Et pourtant, l’histoire chrétienne est limpide : pour tous les saints, la solitude fut un lieu où spiritualité et ministère se rencontrent. Sans elle, nous devenons esclaves du bruit, de l’activisme et du faux moi.
Les Réformateurs avaient de solides raisons de critiquer le monachisme de leur temps. Luther, ancien moine, dénonçait un système où les œuvres semblaient supplanter Christ. Calvin voyait dans les vœux monastiques une atteinte à la liberté chrétienne et à l’unité de l’Église.
Mais avec le recul, plusieurs théologiens protestants ont reconnu que la Réforme, en rejetant certaines dérives, avait peut-être aussi écarté des pratiques spirituelles précieuses : le silence, la retraite, la discipline communautaire.
Dans l’histoire protestante, des formes quasi monastiques ont toujours existé : le piétisme, les Moraves, les méthodistes, les communautés missionnaires, jusqu’aux mouvements néo-monastiques contemporains. J’en parle davantage dans mon prochain livre, ABAKA.
Dietrich Bonhoeffer parlait d’un « nouveau type de monachisme », centré sur le Sermon sur la Montagne et vécu au cœur du monde. Dans une lettre de 1935 à son frère Karl-Friedrich :
« La restauration de l’Église ne viendra sûrement que d’un nouveau type de monachisme, qui n’a en commun avec l’ancien que l’attitude sans compromis d’une vie vécue selon le Sermon sur la Montagne dans le discipulat du Christ. »
D’autres, comme Donald Bloesch, Herni Newman, ou Greg Peters ont rappelé que la Réforme elle-même est née dans un monastère. Bloesch, dans Wellsprings of Renewal, note que l’émergence des monastères et communautés religieuses après la Réforme répondait à :
« un profond désir dans l’esprit humain pour le type de consécration que les monastères symbolisaient autrefois » et que leur existence « ne pouvait longtemps rester étouffée ».
Il estime que les réformateurs ont commis une erreur en éliminant ces institutions :
« La Réforme, en réaction aux perversions et incompréhensions de la vérité biblique dans la piété populaire catholique romaine de l’époque, a malheureusement rejeté beaucoup d’éléments du patrimoine catholique qui ont une valeur durable. J’entends par là des choses telles que les ordres religieux au sein de l’Église, le célibat, les retraites et les disciplines spirituelles, y compris la méditation et le silence » (The Future of Evangelical Christianity, 133).
Et il ajoute :
« Le monachisme, à son meilleur, nous rappelle qu’aucun sacrifice n’est trop grand pour celui qui prend au sérieux son engagement chrétien et que la communion d’amour sacrificiel, qui transcende les obligations de la famille et du foyer, peut être réalisée dès maintenant comme signe et parabole du royaume eschatologique à venir » (The Struggle of Prayer, p. 144).
Le mouvement de la formation spirituelle a été largement popularisé par Richard Foster, notamment avec Celebration of Discipline (1978). Dallas Willard en fut le moteur intellectuel majeur, tandis qu’Henri Nouwen contribua à rendre ces questions accessibles à un large public.
Aujourd’hui, on observe un intérêt croissant pour la formation spirituelle dans presque toutes les Églises : traditionnelles, évangéliques, pentecôtistes et charismatiques. Des séminaires, des programmes académiques et des retraites spirituelles intègrent désormais ces dimensions.
Trevin Wax suggère même qu’une quatrième vague du christianisme contemporain est en train d’émerger. Après le mouvement charismatique, centré sur les dons surnaturels et le baptême du Saint-Esprit ; le mouvement seeker-sensitive, axé sur la croissance de l’Église et le lien avec les non-croyants ; et le nouveau calvinisme, recentré sur la centralité de l’Évangile ; voici une nouvelle vague orientée vers la formation intérieure et la transformation du caractère. j\aime la conclusion de Trevin Wax quand il dit
« Si l’on regarde d’assez près, on trouvera des éléments troublants dans chacune de ces vagues qui ont influencé l’évangélicalisme au cours des cinquante dernières années. Mais on y discernera aussi l’œuvre du Seigneur. Aucun mouvement n’est exempt de forces et de faiblesses. L’histoire est complexe. Le ministère est désordonné… Quoi qu’il en soit, chaque vague laisse son empreinte sur le paysage évangélique. Je me demande si nous assistons aujourd’hui à l’émergence d’une quatrième vague, et ce que cela pourrait signifier pour la prochaine génération. »
La mort du prêtre Amando n’est pas seulement la disparition d’une figure catholique respectée. Elle est un signe. Un rappel que l’Église, toutes confessions confondues, ne peut vivre uniquement de bruit, d’activisme ou de discours.
L’Église protestante du Burundi est appelée à entrer dans cette danse : retrouver des lieux de silence, de formation et de profondeur spirituelle, sans renier l’Évangile, sans diluer ses convictions, mais en laissant l’Esprit façonner l’être intérieur.
C’est dans cet esprit que nous souhaitons, à Little Flock Ministries, relancer des formations et des retraites spirituelles, notamment à travers la publication prochaine de Abaka. Car le vent de l’Esprit souffle déjà. La question n’est pas de savoir s’il souffle, mais si nous accepterons d’orienter nos voiles.

NIKIZA Jean-Apôtre est né de nouveau en 1997 et appelé au ministère en 2005. Il est pasteur, enseignant, conférencier et écrivain. Il est fondateur du blog Sa Bannière depuis 2018, du mouvement biblique Green Pastures depuis 2015 et co-fondateur de Little Flock Ministries. Il est passionné par la spiritualité chrétienne et le renouveau de l’Eglise. Marié à Arielle Trésor NIKIZA, ensemble ils sont pionniers du mouvement des Hédonistes chrétiens au Burundi. Ils ont deux enfants : NIKIZA Thaïs Garden et REMESHA Nik-Deuel Trésor. NIKIZA Jean-Apôtre est aussi connu pour être un lecteur assidu des livres. Les grandes influences qui ont façonné sa vie et le ministère sont: Martyn Lloyd Jones, John Piper et A.W Tozer. Ses passe-temps sont : la musique, le basketball, les films et un bon sommeil.
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