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Mariage, Divorce et Remariage

Histoire, Théologie et Pratique pour l’Église Africaine

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Alerte ! Cet article sur le divorce et le remariage risque de vous choquer. Lisez-le seulement si vous êtes prêts à être défiés.

09 Janvier 2026

Le divorce et le remariage font partie des sujets les plus sensibles et les plus discutés dans le christianisme. Très peu de questions provoquent autant de désaccords entre chrétiens et entre Églises. Rares sont aussi les sujets dont les conséquences pastorales sont aussi lourdes.
Selon la manière dont on aborde ces questions, elles peuvent ouvrir des chemins de guérison et de restauration. Mais elles peuvent aussi provoquer des blessures profondes, parfois durables, voire irréparables.
Au Burundi, une seule lecture s’est progressivement imposée au fil des décennies. Il s’agit de la lecture de l’indissolubilité absolue et de la permanence inconditionnelle du mariage. Cette vision a longtemps exercé une forme de monopole, aussi bien sur le plan théologique que sur le plan pastoral. Les voix minoritaires qui ont tenté de proposer une autre lecture ont, dans la plupart des cas, été marginalisées, et parfois même réduites au silence.
Dans ce contexte, de nombreuses vies et de nombreuses familles ont porté le poids d’une théologie pastorale appauvrie sur cette question. J’en ai été personnellement témoin à plusieurs reprises, dans des situations humainement et spirituellement très douloureuses.
Dans cet article, je ne fais pas que contester une position dominante, mais surtout je replace la question du divorce et du remariage dans un cadre plus large. Ce cadre est celui d’un débat ancien, à la fois historique, théologique et ecclésial, qui est complexe et souvent mal compris.
L’objectif est d’encourager un climat de discernement et de respect. Un climat dans lequel la diversité des convictions peut être reconnue sans être immédiatement disqualifiée. Il s’agit aussi de permettre que des positions minoritaires ne soient plus automatiquement perçues comme une infidélité à l’Évangile.

Synthèse historique : De Saint Augustin aux Puritains

La vision dominante de l’indissolubilité absolue du mariage est largement héritée de saint Augustin. Pourtant, lorsque l’on examine attentivement l’histoire de la théologie chrétienne, un constat s’impose. Les Réformateurs, puis les Puritains, tout en restant profondément redevables à Augustin dans sa théologie de la grâce, ne l’ont pas suivi dans sa position particulièrement rigide concernant la permanence du mariage.

Cette synthèse vise à retracer une trajectoire progressive. Elle montre comment la théologie des Pères de l’Église a été progressivement corrigée à la lumière de l’Écriture. Cette correction cherche à préserver la sainteté du mariage, tout en refusant de maintenir l’innocent dans une injustice permanente.

Lorsqu’on considère cette évolution dans son ensemble, le mouvement est clair. Augustin adopte la position la plus stricte. Il admet que la séparation puisse être tolérée, mais affirme que le lien matrimonial ne peut jamais être dissous, et que le remariage est interdit en toute circonstance. Luther rompt avec le cadre sacramentel et reconnaît la possibilité d’un véritable divorce, suivi du remariage de la partie innocente. Calvin approfondit cette position dans une théologie de l’alliance qui cherche à tenir ensemble la rigueur doctrinale et le souci pastoral. Les Puritains, enfin, formalisent ce réalisme biblique avec clarté, discipline et sérieux pastoral dans les confessions de foi.

1. Saint Augustin

La réflexion chrétienne occidentale sur le divorce et le remariage ne commence pas par une approche souple sur le plan pastoral. Elle commence par une grande rigueur théologique. La voix la plus ancienne et la plus influente de cette tradition est celle d’Augustin d’Hippone (354–430). Sa compréhension du mariage a dominé le christianisme latin pendant des siècles et a profondément façonné les réflexes moraux de l’Occident.

Pour Augustin, le mariage n’est pas simplement un engagement moral ou un arrangement social. Il est un lien sacré, qui reflète l’union indissoluble entre le Christ et l’Église. Cette compréhension sacramentelle structure toute son approche du divorce. Même s’il admet que la séparation puisse être permise dans des cas graves comme l’adultère, il refuse catégoriquement l’idée que cette séparation puisse dissoudre le lien matrimonial lui-même.

Comme il l’affirme dans De adulterinis coniugiis :

« Un mari peut renvoyer une épouse adultère, mais le lien du mariage demeure » (I.9).

Ainsi, le divorce ne met jamais réellement fin au mariage.

Cette conviction conduit Augustin à adopter l’une des positions les plus restrictives de toute la tradition chrétienne concernant le remariage. Même la partie innocente, affirme-t-il, commet un adultère si elle se remarie tant que son conjoint d’origine est encore en vie :

« Quiconque en épouse un autre tandis que son conjoint vit encore commet un adultère »
(concerning adulterous marriages I.11 ; cf. Sermon sur la montagne, I.16).

La distinction est donc très claire chez Augustin : la séparation peut être tolérée, la dissolution du mariage est impossible, et le remariage est toujours considéré comme un adultère.

Le fondement théologique de cette position est explicite. Pour Augustin, le mariage participe à un mystère divin :

« Le lien du mariage demeure tant que les deux vivent »
(On the good of marriage, 7).

Le péché humain peut briser la vie commune, mais il ne peut pas défaire ce que Dieu a uni. Cette vision sévère, forgée dans le combat d’Augustin contre le désordre moral de son époque, marquera profondément le droit canon médiéval et la pratique ecclésiale pendant de nombreux siècles. Les vues de Saint Augustin ont été plus clairement organisées par Thomas d’Aquin et incluses dans le droit canon. Aujourd’hui encore, des voix hyper conservatrices influentes, comme celle de John Piper, continuent d’exercer une influence dans certains cercles réformés dans ce sens.

2. Martin Luther

Martin Luther (1483–1546) marque la première rupture décisive avec ce modèle augustinien. Tout en demeurant moralement conservateur et pastoralement prudent, il rejette le cadre sacramentel qui rendait l’asservissement conjugal à vie inévitable.

Le mariage, affirme-t-il, n’appartient pas à l’économie sacramentelle de l’Église, mais à l’ordre de la création et de la vie civile.

« Le mariage est une affaire du monde »
(La Captivité babylonienne de l’Église).

Ce déplacement théologique permet à Luther de parler d’un divorce réel, et non d’une simple séparation. S’appuyant sur Matthieu 19 et 1 Corinthiens 7, il enseigne que l’adultère et l’abandon malveillant détruisent véritablement le mariage. Dans De l’état du mariage (1522), il identifie explicitement ces deux situations comme des motifs légitimes de divorce.

Contrairement à Augustin, Luther autorise le remariage de la partie innocente. Toutefois, le divorce et le remariage doivent rester rares, strictement encadrés, et soumis à l’autorité de l’Église et de la société civile.

3. Jean Calvin

Jean Calvin approfondit cette approche avec une rigueur théologique et une discipline ecclésiale encore plus marquées. Pour lui, le mariage est une institution divine qui ne peut pas être dissoute par un simple caprice humain :

« Le Seigneur a uni le mari et la femme par un lien sacré et inviolable »
(Instituts, IV.19.34).

Il s’oppose donc fermement au divorce facile ou purement civil, qu’il qualifie de « dérision manifeste du mariage ».

Cependant, Calvin rejette lui aussi l’idée augustinienne d’une indissolubilité ontologique du lien matrimonial. Il comprend le mariage comme une alliance qui peut être réellement rompue par un péché grave. L’adultère constitue une violation directe de cette alliance (Commentaire sur Matthieu 19:9). Il étend cette logique à l’abandon volontaire, affirmant que lorsque l’un des conjoints rompt délibérément le lien, la partie innocente est libérée (Commentaire sur 1 Corinthiens 7:15).

Calvin affirme clairement la légitimité du remariage après un divorce fondé bibliquement :

« Là où le divorce est légitime, la liberté de se remarier l’est aussi » (Instituts, IV.19.35).

Interdire ce remariage, écrit-il, revient à imposer des fardeaux que l’Écriture elle-même n’impose pas (Instituts, IV.19.36). Il maintient toutefois une distinction nette entre l’innocent et le coupable, ce dernier demeurant sous discipline ecclésiale.

4. Les Puritains

Les Puritains des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles représentent l’aboutissement de cette trajectoire réformée. En s’appuyant sur la théologie de l’alliance, ils ont formulé l’enseignement protestant le plus précis sur le divorce et le remariage. La Confession de foi de Westminster (1646) affirme sans ambiguïté qu’en cas d’adultère ou d’abandon volontaire, la partie innocente peut obtenir un divorce et se remarier « comme si la partie fautive était morte » (WCF 24.5).

Pour autant, le divorce n’est jamais banalisé. William Perkins le décrivait comme « un remède pour une nécessité extrême, et non un médicament ordinaire ». Le divorce demeure donc une mesure exceptionnelle, grave, strictement encadrée, et toujours soumise à une discipline pastorale sérieuse.

Le divorce et le remariage dans les organisations réformées contemporaines

Des voix influentes contemporaines, telles que John Piper, continuent de promouvoir une vision stricte de la permanence du mariage. Compte tenu de son influence mondiale, ses positions renforcent parfois des pratiques rigides avec de profondes répercussions pastorales. Néanmoins cela va à l’encontre de l’héritage réformé sur ce sujet. Heureusement comme le titre d’un des articles de Gospel Coalition sur le divorce et le remariage l’indique John Piper n’est pas le Pape.

La plupart des grandes organisations réformées contemporaines suivent l’approche de Calvin concernant le divorce et le remariage. Banner of Truth, Gospel Coalition, Grace to You, Sovereign Grace Ministries ou Ligonier Ministries reconnaissent que, dans certaines situations graves — adultère, abandon volontaire, violences — le divorce peut être bibliquement légitime, et le remariage de la partie innocente autorisé.

La position de la Confession baptiste de Londres (1689) sur le divorce et le remariage

La Confession baptiste de Londres de 1689, dans son Chapitre 25 intitulé « Du mariage », ne parle pas explicitement des conditions du divorce et du remariage. Elle affirme que le mariage est une institution divine, un engagement à vie entre un homme et une femme, et donne des indications sur qui peut se marier, mais elle ne détaille pas les situations où le divorce serait permis ni quand le remariage serait légitime.

Les rédacteurs de cette Confession ont volontairement omis les paragraphes spécifiques sur le divorce qui apparaissent dans la Confession de foi de Westminster, sur laquelle la 1689 était en partie basée. Leur objectif était d’unir différents groupes de Baptistes particuliers (Particular Baptists) qui avaient des visions divergentes sur le divorce et le remariage. La Confession cherchait l’unité interne plutôt que de trancher des questions controversées à cette époque.

Cependant, l’histoire et la pratique des réformés baptistes montrent que le divorce et le remariage ont été reconnus dans certaines circonstances. Les textes bibliques cités pour accompagner la Confession, comme Matthieu 19:9 et 1 Corinthiens 7:15, ont été interprétés par beaucoup de Baptistes modernes comme permettant le divorce et le remariage dans des cas spécifiques :

  • Adultère (fornication) : la partie innocente est libre de divorcer et de se remarier, comme si le conjoint fautif était mort.
  • Abandon volontaire (désertion) : si un conjoint non-croyant quitte définitivement le croyant, ce dernier n’est plus « sous contrainte » et peut se remarier « seulement dans le Seigneur » (c’est-à-dire avec un autre croyant).
  • Plusieurs réformateurs et pasteurs baptistes ont soutenu cette lecture :

  • John Gill (1697–1771), dans ses commentaires bibliques, affirme que l’adultère justifie le divorce et le remariage pour la partie innocente.
  • Charles Spurgeon (1834–1892) rappelle dans ses sermons que la Bible protège l’innocent et permet de se remarier après des fautes graves comme l’adultère ou l’abandon.
  • Modern commentators affiliés à la tradition 1689, tels que des auteurs publiés par Banner of Truth ou membres de la Gospel Coalition, soulignent également que la Confession ne refuse pas le divorce et le remariage, mais qu’elle laisse la question à l’interprétation biblique et à la prudence pastorale.
  • Ainsi, bien que la Confession de 1689 soit silencieuse sur les détails, les pratiques historiques et l’interprétation biblique dans le mouvement baptiste réformé reconnaissent que le divorce et le remariage sont permis dans des cas précis, équilibrant fidélité au mariage et protection de l’innocent.

    La vision du mariage des missionnaires

    Lorsque les missionnaires chrétiens sont arrivés en Afrique, ils n’ont généralement pas appliqué l’équilibre réformé que nous venons de décrire. Dans la majorité des cas, ils ont transmis une compréhension du mariage héritée de la tradition patristique occidentale, fortement marquée par la pensée de saint Augustin.

    Pour comprendre cette approche, il est nécessaire de prendre du recul historique. L’insistance du christianisme occidental sur un mariage monogame, permanent et presque absolument indissoluble n’est pas née d’une lecture directe et neutre de la Bible, comme on le suppose souvent. Elle est le résultat d’un long processus historique, issu de la rencontre entre plusieurs héritages culturels et mouvements de réforme morale. Ensemble, ces éléments ont façonné ce qui a fini par être présenté comme une norme chrétienne universelle et intemporelle.

    Trois forces historiques majeures ont joué un rôle déterminant dans cette construction morale.

  • Premièrement, les sensibilités sociales du monde romain.
  • Deuxièmement, la théologie augustinienne.
  • Troisièmement, la culture morale victorienne.
  • Chacune de ces forces a contribué, à sa manière, à rétrécir progressivement l’imaginaire chrétien occidental concernant le mariage et le divorce.

    1. Les sensibilités morales romaines : ordre, patriarcat et méfiance envers le divorce

    Bien avant que le christianisme ne devienne la religion dominante en Occident, la société romaine avait déjà développé une forte préférence morale pour la stabilité conjugale, en particulier au sein des élites.

    Certes, le droit romain autorisait le divorce, et le divorce existait réellement dans la pratique. Cependant, sur le plan moral, le divorce fréquent était mal perçu. L’idéal de l’univira, c’est-à-dire la femme mariée une seule fois dans sa vie, était valorisé comme un signe de respectabilité et de sérieux moral.

    Dans le monde romain, le mariage ne concernait pas uniquement l’amour ou la vie privée. Il était étroitement lié à l’héritage, à la citoyenneté, à la transmission du nom et à la stabilité de la maison familiale. Une famille instable était perçue comme une menace pour l’ordre social lui-même.

    De manière paradoxale, la société romaine tolérait certaines pratiques sexuelles asymétriques, notamment en faveur des hommes, ainsi que le concubinage. Mais en même temps, elle valorisait fortement la monogamie comme signe de respectabilité, surtout dans les familles influentes. Une personne qui divorçait à répétition, même légalement, était souvent critiquée par les moralistes romains comme moralement légère ou socialement dangereuse.

    Lorsque le christianisme s’est implanté dans ce monde romain, il n’a donc pas rencontré un terrain moral neutre. Les premiers chrétiens d’Occident ont hérité de ces préoccupations liées à l’ordre social, à la sexualité et à la stabilité familiale. Progressivement, l’enseignement chrétien occidental sur le mariage s’est aligné sur ces idéaux de permanence et de discipline, tout en rejetant certaines permissivités sexuelles païennes.

    Ainsi, le divorce a commencé à être perçu non seulement comme une tragédie personnelle, mais aussi comme une menace pour l’ordre moral et social. Cette sensibilité culturelle a préparé le terrain pour une théologie chrétienne de plus en plus méfiante à l’égard de toute forme de dissolution du mariage.

    2. L’absolutisation théologique de la permanence avec Augustin

    Cette sensibilité morale héritée du monde romain a trouvé son expression théologique la plus forte chez Augustin d’Hippone. Augustin ne s’est pas contenté de refléter les valeurs de son époque. Il les a transformées en convictions théologiques durables.

    Sa compréhension du mariage était profondément liée à ses préoccupations concernant le péché, le désir et l’ordre divin. Augustin était convaincu que la sexualité humaine avait été gravement affectée par la Chute, et que le mariage devait servir de cadre discipliné pour contenir cette réalité.

    Pour lui, le mariage remplissait plusieurs fonctions : la procréation, la fidélité conjugale et, surtout, une fonction symbolique. Le mariage représentait l’union indissoluble entre le Christ et l’Église. Cette dimension symbolique est devenue centrale dans sa réflexion.

    À partir de là, Augustin a affirmé que le mariage ne pouvait pas être réellement dissous par une action humaine. Même l’adultère, bien qu’extrêmement grave, ne détruisait pas le lien matrimonial lui-même. La séparation pouvait être tolérée dans certains cas, mais le remariage restait interdit tant que le conjoint d’origine était en vie.

    De cette manière, Augustin a introduit l’idée d’une permanence ontologique du mariage, c’est-à-dire une permanence inscrite dans l’être même du lien. Or, l’Écriture ne formule pas explicitement la permanence du mariage de cette manière. Les concessions bibliques concernant le divorce ont été relues à travers un prisme sacramentel qui mettait davantage l’accent sur le symbole que sur la réalité vécue de l’injustice.

    Avec le temps, cette pensée s’est enracinée dans le droit canon et dans la pratique pastorale de l’Occident latin. Elle a façonné la conscience chrétienne pendant plus de mille ans. Elle a créé un biais profond en faveur de la permanence à tout prix, même lorsque cette permanence protégeait le coupable et enfermait l’innocent dans une situation injuste.

    3. L’ère victorienne : le climat moral qui a rigidifié le christianisme occidental

    Une troisième couche décisive s’est ajoutée au XIXᵉ siècle, durant l’ère victorienne. C’est à cette période que la vision occidentale du mariage a été encore davantage durcie et moralisée.

    L’ère victorienne correspond au règne de la reine Victoria en Grande-Bretagne, de 1837 à 1901. Mais au-delà de ces dates, elle désigne surtout un climat moral particulier, une manière de penser le bien et le mal, qui a profondément marqué la société britannique et, par l’expansion de l’empire et des missions, une grande partie du monde.

    La morale victorienne reposait sur une conviction centrale : le comportement moral des individus constituait le fondement même de la civilisation. Une société morale était perçue comme une société stable, prospère et bénie. À l’inverse, le relâchement moral était vu comme une menace directe pour la nation.

    La morale n’était donc pas seulement une affaire personnelle. Elle était sociale, politique et même religieuse. Préserver l’ordre moral, c’était préserver la civilisation elle-même.

    Dans ce contexte, certaines valeurs ont été fortement mises en avant. La retenue sexuelle était considérée comme une vertu majeure. La sexualité devait s’exprimer uniquement dans le cadre du mariage, et la maîtrise de soi était vue comme un signe de supériorité morale.

    Le mariage était perçu comme une institution essentielle à la stabilité sociale. Il devait être sérieux, durable et permanent. Le divorce était rare, honteux et considéré comme un échec moral. Le mariage servait d’abord la société, bien plus que l’épanouissement personnel.

    Les rôles de genre étaient strictement définis. L’homme occupait la sphère publique, tandis que la femme était associée à la sphère domestique, présentée comme gardienne de la vertu familiale. La respectabilité et la réputation occupaient une place centrale. Le scandale pouvait détruire une famille entière. La morale était souvent imposée par la honte autant que par la conviction intérieure.

    Lorsque cette culture morale s’est mêlée au christianisme, elle ne s’est pas opposée à l’Évangile. Elle s’en est enveloppée. Des valeurs chrétiennes comme la fidélité, l’obéissance et le renoncement à soi ont été mises en avant, parfois au détriment de la grâce, de la miséricorde et de la justice.

    Ainsi, la théologie augustinienne et la morale victorienne se sont renforcées mutuellement. Augustin affirmait l’indissolubilité du mariage. Les Victoriens craignaient que le divorce ne détruise l’ordre social. Ensemble, ils ont produit des règles rigides, souvent présentées comme purement bibliques.

    Le mariage est devenu la pierre angulaire de l’ordre moral, de la respectabilité et de la civilisation chrétienne. Le divorce, même lorsqu’il était légal, était vu comme un scandale. Le christianisme victorien finit par transformer une sagesse biblique en absolutisme moral.

    Divorce et remariage en Afrique

    Les missionnaires du XIXᵉ siècle étaient profondément marqués par la culture victorienne dans laquelle ils avaient eux-mêmes grandi. Ils étaient convaincus que leur modèle familial représentait une supériorité morale. En venant en Afrique, ils n’ont donc pas seulement apporté l’Évangile, mais aussi une vision très précise du mariage, de la sexualité et de la respectabilité.

    Avant l’arrivée des missionnaires occidentaux, de nombreuses sociétés africaines avaient des systèmes matrimoniaux solides et structurés. Le mariage y était compris comme une alliance entre familles, et non comme un simple contrat entre deux individus. La communauté jouait un rôle central dans la formation, le maintien et, parfois, la dissolution du mariage.

    Le divorce existait, mais il n’était ni léger ni banal. Lorsqu’un mariage entrait en crise grave, les anciens se réunissaient, les familles discutaient longuement, et des compensations pouvaient être exigées. La séparation avait un poids social, moral et économique réel. La permanence du mariage n’était pas imposée par une loi abstraite, mais assurée par la gravité des conséquences communautaires.

    Pour beaucoup de missionnaires occidentaux, ces pratiques étaient difficiles à comprendre. La polygamie, la dot, les structures familiales élargies et l’intervention de la communauté semblaient chaotiques ou moralement dangereuses. Même un divorce rare et régulé leur apparaissait comme un signe de faiblesse morale.

    Au lieu d’entrer dans un dialogue sérieux avec les structures sociales africaines, les missionnaires ont souvent choisi l’imposition. Ils ont traduit directement des catéchismes européens dans les langues locales et ont enseigné une vision rigide du mariage, dont voici l’esquisse :

  • Le mariage est pour la vie.
  • Le divorce est un péché.
  • Le remariage est un adultère.
  • Dans ce système, la permanence du mariage devenait un absolu moral. Le mariage n’était plus d’abord compris comme une alliance juste et vivante, mais comme une épreuve à endurer. L’accent n’était pas mis sur la justice, la protection de l’innocent ou la responsabilité du fautif, mais sur la capacité à supporter et à persévérer coûte que coûte.

    Les textes bibliques qui soulignent la fidélité et l’unité du mariage étaient fortement mis en avant. En revanche, les passages qui reconnaissent la possibilité du divorce en cas d’adultère ou d’abandon, notamment dans Matthieu 19 et 1 Corinthiens 7, étaient souvent minimisés, réinterprétés ou présentés comme des exceptions marginales sans réelle portée pastorale.

    Il ne s’agissait pas d’un enseignement équilibré, mais d’un absolutisme moral. La Bible était utilisée pour soutenir des règles déjà établies, et toute remise en question de l’enseignement missionnaire était perçue comme une rébellion spirituelle.

    Les effets de cet enseignement ont été profonds et durables. Les Églises ont appliqué ces règles avec une grande rigueur. Les personnes divorcées étaient souvent exclues de la communion. Les personnes remariées étaient considérées comme vivant dans un péché permanent. Les femmes abandonnées se retrouvaient fréquemment condamnées à un célibat à vie. Les situations d’abus, de violence ou de négligence étaient parfois redéfinies comme des épreuves spirituelles à supporter avec patience.

    La logique dominante était simple : le chrétien fidèle doit endurer le mariage, même lorsqu’il devient injuste ou destructeur. Les missionnaires pensaient bien faire. Ils associaient la permanence du mariage à la maturité spirituelle. Leur erreur n’était pas forcément la malveillance, mais la confusion entre sainteté et respectabilité. Ils ont imposé des règles rigides là où l’Écriture appelle au discernement, à la vérité et à la miséricorde.

    Cet héritage augustinien et victorien reste très présent dans de nombreuses Églises africaines, y compris au Burundi. Beaucoup de communautés maintiennent des règles plus strictes que celles que l’Écriture ou même les Réformateurs avaient envisagées. La fidélité est souvent mesurée par la capacité à endurer, plutôt que par la recherche de la justice. La sagesse communautaire traditionnelle est parfois remplacée par un absolutisme moral importé.

    Les missionnaires n’ont pas toujours vu que :

  • La loi divine permet de protéger l’innocent.
  • Le mariage est sacré mais ne doit pas devenir inhumain.
  • La sagesse communautaire africaine pouvait, dans bien des cas, rejoindre les principes bibliques de responsabilité, de protection et de justice, même si elle ne correspondait pas aux normes occidentales.
  • En refusant cet équilibre, ils ont imposé une forme de christianisme qui a souvent écrasé la culture locale sous le poids d’une morale étrangère. La permanence est devenue un dogme. La fidélité s’est confondue avec l’endurance passive.

    William Tyndale et son courage face à l’absolutisme moral

    William Tyndale est surtout connu et célébré pour son œuvre monumentale : la traduction de la Bible en anglais. Il a sacrifié confort, sécurité et finalement sa vie pour rendre les Écritures accessibles au peuple. Son engagement pour que tous puissent lire et comprendre la Parole de Dieu témoigne d’une fidélité inébranlable à la vérité biblique, même face à la persécution et à la mort.

    Mais il existe un autre type de courage, souvent omis dans les récits de sa vie. Il s’agit du courage de s’opposer à la majorité chrétienne, de tenir tête à des traditions et à des opinions dominantes, même lorsque celles-ci semblent “consacrées” par des siècles de pratique. C’est ce courage que Tyndale a exercé sur la question du mariage et du remariage.

    Dans ses écrits, notamment The Obedience of a Christian Man et ses controverses avec Thomas More, Tyndale affirme que le mariage n’est pas un sacrement au sens strict, mais une institution divine relevant de l’ordre de la création, et non d’un rite ecclésiastique qui rendrait sa permanence absolue. Pour lui, l’alliance matrimoniale est fondée sur la fidélité, la responsabilité et la vérité. Lorsqu’un conjoint détruit volontairement cette alliance par l’adultère ou l’abandon, la rupture est réelle et le remariage de la partie innocente n’est pas un adultère, mais une nouvelle alliance légitime. Maintenir l’autre dans un mariage brisé revient à transformer la loi de Dieu en un instrument d’oppression.

    Ce courage théologique a trouvé une expression politique audacieuse lorsqu’il soutint le droit du roi Henri VIII de se remarier après l’annulation de son premier mariage. À une époque où l’opinion chrétienne majoritaire, influencée par l’Église catholique et le droit canon, considérait tout remariage comme adultère, prendre position en faveur du roi était extrêmement risqué. Cela demandait une audace spirituelle et morale immense, car il ne s’agissait pas simplement de défendre une théorie abstraite, mais de contredire une majorité chrétienne bien établie, avec tous les dangers que cela impliquait pour sa réputation et sa sécurité.

    Pour Tyndale, défendre la justice dans le mariage n’était pas une concession à la légèreté ou à l’instabilité conjugale. Au contraire, il insistait sur le sérieux et la sainteté de l’alliance matrimoniale, mais refusait de confondre la fidélité avec une endurance passive devant le péché.

    Le courage de Tyndale demeure aujourd’hui une accusation pour notre génération. Trop souvent, nous nous contentons de suivre la majorité théologique, même lorsque la Bible enseigne clairement autre chose. Nous tolérons des traditions héritées, des simplifications morales, des automatismes pastoraux qui ne reflètent pas la réalité biblique. Tyndale nous rappelle qu’être fidèle à Dieu implique parfois de se tenir seul, de défendre la justice et la vérité, même face à l’opinion dominante.

    Implications pastorales et appel au discernement

    Nous devons reconnaitre que sur un sujet aux implications aussi lourdes, la fidélité biblique ne se mesure pas uniquement à la rigueur doctrinale. Elle se mesure aussi à la manière dont la vérité est portée pastoralement auprès de ceux qui en subissent les effets. Nous devons:

    1. Discerner, et non automatiser : remplacer le discernement pastoral par des mécanismes automatiques est une erreur missiologique. Jésus, Paul et les Réformateurs appellent l’Église à juger les situations concrètes et à distinguer entre celui qui a détruit l’alliance et celui qui en a subi la rupture.

    2. Protéger l’innocent : reconnaître qu’un mariage a été détruit par l’adultère ou l’abandon volontaire, c’est prendre le péché au sérieux et protéger la partie innocente, sans relativiser la gravité du péché.

    3. Éviter l’endurance imposée : l’idée que souffrir dans l’injustice serait en soi une vertu chrétienne est destructrice. La croix du Christ n’est jamais une invitation à légitimer l’abus ou l’injustice.

    Le divorce et le remariage resteront toujours des sujets difficiles et chargés de complexité. Mais l’Église n’est pas appelée à répondre par la peur ou par des slogans hérités. Elle est appelée à répondre par la vérité, le discernement et la compassion.

    Une pastorale biblique doit refuser deux extrêmes : le laxisme qui banalise la rupture conjugale, et la cruauté morale qui sacralise la souffrance et ferme toute porte à la restauration.

    Refuser l’absolutisme moral n’est pas trahir l’Évangile. C’est reconnaître que la loi de Dieu est juste, bonne et orientée vers la vie, et rappeler que le cœur de Dieu ne se trouve jamais du côté de l’injustice sanctifiée

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    NIKIZA Jean-Apôtre est né de nouveau en 1997 et appelé au ministère en 2005. Il est pasteur, enseignant, conférencier et écrivain. Il est fondateur du blog Sa Bannière depuis 2018, du mouvement biblique Green Pastures depuis 2015 et co-fondateur de Little Flock Ministries. Il est passionné par la spiritualité chrétienne et le renouveau de l’Eglise. Marié à Arielle Trésor NIKIZA, ensemble ils sont pionniers du mouvement des Hédonistes chrétiens au Burundi. Ils ont deux enfants : NIKIZA Thaïs Garden et REMESHA Nik-Deuel Trésor. NIKIZA Jean-Apôtre est aussi connu pour être un lecteur assidu des livres. Les grandes influences qui ont façonné sa vie et le ministère sont: Martyn Lloyd Jones, John Piper et A.W Tozer. Ses passe-temps sont : la musique, le basketball, les films et un bon sommeil.

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