L’histoire de la mission atteste que l’Évangile a toujours été porté non pas par les puissants, mais par les fidèles, souvent pauvres, invisibles et sans ressources.
Dans les années 1970, un étudiant américain débarqua au Burundi pour y mener des recherches dans le cadre de sa thèse doctorale. Il venait directement de la School of World Missions du Fuller Theological Seminary, aux États-Unis, fondée par Donald McGavran dont les idées révolutionnaires sur les missions furent popularisées par le très influent C. Peter Wagner. Ce centre comptait parmi les pôles majeurs des études missionnaires de l’époque. Il s’appuyait sur ce que McGavran appelait le « principe d’unité homogène » : selon lui, un peuple au sein d’un même groupe social a davantage de chances de devenir chrétien ensemble si ses membres partagent des caractéristiques sociales, culturelles et ethniques similaires. L’approche missionnaire devait donc éviter de mélanger des groupes présentant des différences marquées. Bien que formulées à partir d’observations faites en Inde, ces théories furent appliquées par des praticiens missionnaires bien au-delà de leur contexte d’origine, jusqu’en Afrique, y compris au Burundi. Il est inutile d’insister longuement sur la manière dont ces approches ont contribué à renforcer, plutôt qu’à questionner, des segmentations sociales déjà fragiles dans le pays
S’inscrivant dans cette logique, Donald Hohensee, s’appuyant sur des applications simplistes de la théorie hamitique — que je critique dans mon livre TROP JEUNE POUR MOURIR— tira des conclusions biaisées dans son ouvrage Church Growth in Burundi, publié en 1977 par William Carey Library. Il y avançait des conjectures sur la manière dont Hutus et Tutsis auraient différemment répondu à l’Évangile. Loin d’être un observateur neutre : déjà conditionné par le modèle de McGavran, il lisait la croissance de l’Église du Burundi à travers des lunettes théoriques qui orientaient d’avance ses interprétations. En cela, il ne faisait que reproduire une pratique largement répandue à l’époque : falsifier les identités locales, interpréter les catégories sociales burundaises à la lumière de cadres importés, puis projeter sur l’histoire du pays des schémas qui en déforment la complexité.
Hohensee, comme d’autres missionnaires partageant cette approche, a semé des graines de division dont les fruits se sont manifestés plus tard dans des crises de leadership et de succession après le départ des missionnaires, et dont les effets continuent de se faire sentir dans certaines Églises dites missionnaires, notamment les Églises pentecôtistes et anglicanes.
Lorsque j’ai appris qu’un couple issu de Fuller menait depuis près de cinq mois des recherches doctorales au Burundi, je me suis immédiatement mis en alerte. La dernière expérience associée à Fuller n’avait rien de rassurant. J’étais pourtant curieux de rencontrer ce jeune couple, Richard Evans, Britannique, et son épouse malaisienne, Louisia Evans. Je découvris deux chercheurs dynamiques, passionnés, intellectuellement frais, portés par un engagement sincère. Mon inquiétude se transforma peu en peu en lueur d’espoir que peut être le fruit de leurs recherches pourrait contribuer à éclairer l’Eglise du Burundi en tâtons dans sa réponse à l’appel missionnaire.
Dans l’oreille de bien des réformés, « Fuller » résonne de manière ambivalente, suscitant à la fois hésitations et prudence. N’est-ce pas ce séminaire perçu comme plus libéral, plus ouvert à la haute critique et aux approches socio-historiques et littéraires, parfois jugées comme remettant en question des conceptions traditionnelles de l’inspiration et de l’inerrance bibliques, en tension avec des positions chères à certains milieux confessionnels conservateurs ? N’est-ce pas aussi l’institution que d’aucuns estiment s’être progressivement éloignée des frontières évangéliques classiques pour s’accommoder d’une version plus large et pluraliste de l’évangélicalisme, devenant une « grande tente » où cohabitent des sensibilités très diverses ?
Mais je sais aussi que Fuller est un établissement singulier. Il n’est pas enraciné dans une confession historique particulière et ne cherche pas à former des ministres pour une seule tradition. Son engagement sérieux avec le christianisme global, la place qu’il accorde aux études interculturelles et missionnaires constituent des forces réelles, souvent absentes de séminaires théologiques aux approches plus étroites, qui forment des ministères au sein d’une confession spécifique.
Richard étudie les mouvements de formation missionnaire au Burundi et cherche à comprendre les dynamiques émergentes de la formation missionnaire contemporaine. Louisia, de son côté, travaille sur des modèles de mission financièrement durables pour le « Sud global », afin de permettre aux pays de ce Sud d’envoyer des missionnaires sans dépendre structurellement de l’Occident. Mon organisation ne faisait pas partie de leur terrain de recherche, mais, durant la retraite qui a rassemblé plusieurs acteurs locaux, j’ai pu constater plusieurs éléments encourageants.
Chez Little Flock Ministries, NGWINO MISSION constitue notre expression missionnaire et avance encore à tâtons dans cet appel aux missions. Nous étions des leaders missionnels représentant différentes organisations et Églises, animés par la même passion de participer aux missions globales. Nous y avions été invités par PTI Church en partenariat avec BMA.
Nous ne sommes pas encore au stade de dire que l’Église du Burundi est une Église qui envoie, même si certaines agences missionnaires ont déjà commencé à envoyer quelques personnes. Les Églises ne sont pas encore véritablement impliquées, et ces initiatives sur le terrain n’en sont qu’à leurs débuts. Il serait donc erroné de partir de là pour affirmer que l’Église du Burundi se trouve déjà dans une dynamique d’envoi missionnaire structurée.
En revanche, les formations prolifèrent, et les modules de formation missionnaire se multiplient avec le temps. Durant la retraite, nous avons pris le temps d’apprécier les forces et les faiblesses de chacune de nos organisations, en explorant comment nous pourrions nous enrichir mutuellement. Ce n’était que le début d’une conversation qu’il serait bon de poursuivre.
Les statistiques sont parlantes. Aujourd’hui, environ 29 % du monde chrétien habite en Afrique. Cela n’a pas toujours été le cas. Jusqu’aux années 1970, la majorité du monde chrétien vivait dans le « Nord global » — aux États-Unis, au Canada, en Europe et en Australie. Mais un basculement s’est opéré entre 1970 et 1980, si bien que l’aiguille des statistiques a subitement changé de direction. Près des deux tiers du monde chrétien vivent désormais en Afrique et en Amérique du Sud. Les calculs du jeune couple nous ont montré que, aux États-Unis, environ trois personnes sur quatre sont chrétiennes, proportion similaire en Australie ; qu’en Amérique latine, sur neuf personnes, une seule n’est pas chrétienne ; qu’en Europe, sur trois personnes, une ne l’est pas ; et qu’en Afrique, la proportion est d’environ une personne chrétienne pour une personne non chrétienne.
Le jeune couple a déploré que, lorsque les chrétiens produisent du matériel évangélique, 85 % de ce matériel concerne des personnes déjà chrétiennes. Pendant ce temps, 86 % des personnes appartenant à des religions non chrétiennes n’ont jamais rencontré un chrétien. Pourtant, près des deux tiers de la population mondiale demeurent non chrétiens, et cette proportion reste remarquablement stable depuis 1900.
Une des contraintes le plus souvent évoquées par les Églises du Sud global pour expliquer leur difficulté à envoyer en mission est le manque de ressources financières. Là encore, les statistiques sont sans appel. Alors que 70 % des chrétiens vivent dans le Sud global, 86 % des revenus des chrétiens se trouvent dans le Nord global, tandis que le Sud global ne représente qu’environ 14 % de ces ressources.
La vieille logique consiste à attendre que l’Occident nous envoie l’argent pour faire la mission : ils ont l’argent, nous avons les personnes, logique simple. C’est précisément cette logique que Louisia et son mari combattent. C’est dans ce contexte que Louisia, une femme malaisienne d’une intelligence remarquable, s’est livrée à de longues diatribes pour critiquer les dérives des missions occidentales, en citant abondamment le missiologue malawite Harvey Kwiyani et son livre “ Decolonizing Mission”.
Selon lui, depuis environ cinq siècles, la mission chrétienne a été profondément imbriquée dans l’impérialisme occidental, devenant une extension du pouvoir européen, puis américain, dans les sphères culturelles, économiques et politiques, et pas seulement religieuses. Ce legs a façonné la manière dont la mission est pensée, pratiquée et institutionnalisée à l’échelle mondiale, y compris en Afrique. Lorsqu’il se tourne vers le XXe siècle et l’empire américain, Kwiyani ne mâche pas ses mots. La culture de l’évangélicalisme blanc américain, selon lui, manque de redevabilité et souffre d’un « trouble narcissique de la personnalité » qui est « fondamental pour une grande part du travail missionnaire évangélique occidental dans le monde ». Il ajoute qu’au sein de cette sous-culture chrétienne, « la ségrégation raciale est une composante normale de la vie chrétienne »
Le théologien malawite plaide pour un retour à une approche humble, conduite par l’Esprit et inclusive, qui reflète l’Évangile plutôt qu’une domination culturelle occidentale. Sur la question de savoir si l’Afrique peut faire la mission sans argent, Louisia citait inlassablement Kwiyani lorsqu’il rappelle que la mission s’est souvent accomplie de manière humble, sans nécessairement s’appuyer sur la richesse. Elle rappelait que l’expansion principale du christianisme dans l’Histoire ne s’est pas faite par des « missionnaires » au sens institutionnel moderne du terme. Le mot même de mission, souligne-t-il, a été façonné par l’histoire jésuite, mais la foi s’est transmise surtout par des migrants qui témoignaient en tant que réfugiés, esclaves affranchis, travailleurs itinérants, voisins, à travers le travail, le commerce, le service des pauvres, des malades et des souffrants, et par l’hospitalité envers les étrangers, dans une logique de « être-avec ».
Elle insistait sur le fait que Dieu ne s’est pas trompé en confiant aujourd’hui l’Évangile à l’Afrique sans ressources financières substantielles. N’a-t-il pas choisi ce qui est faible et méprisé pour confondre ce qui est fort et sage ? Elle citait encore Kwiyani :
la Grande Commission n’est pas conditionnée par la richesse, l’éducation ou la puissance géopolitique ; elle est un mandat universel. Suggérer le contraire reviendrait à insinuer que Jésus s’est trompé en confiant sa mission à de pauvres disciples galiléens, sans instruction formelle. Au contraire, l’histoire de la mission atteste que l’Évangile a toujours été porté non seulement par les puissants, mais par les fidèles, souvent pauvres, invisibles et sous-dotés. Le christianisme du premier siècle s’est diffusé sans agence missionnaire, les premiers disciples étaient citoyens d’un pays colonisé et n’avaient aucun pouvoir de coloniser, et cette situation demeure celle d’environ 70 % des chrétiens aujourd’hui.
Louisia, par exemple, n’hésite pas à critiquer certaines missions occidentales menées de manière envahissante, y compris celles associées à des figures historiques comme William Carey et David Livingstone, et rappelle avec force que le Sud doit obéir à la Grande Commission de manière autonome, sans dépendance structurelle, puisque le premier Évangile fut annoncé par des Galiléens paysans vivant sous la domination romaine.
Pour ma part, j’ai tenu à rappeler que nous avons encore besoin de l’Occident, mais dans un esprit nouveau d’apprentissage mutuel et de partenariat égalitaire. J’ai insisté pour que, dans nos outils de formation, nous promouvions une réflexion critique sur les présupposés hérités des modèles occidentaux et que nous construisions une confiance renouvelée dans les théologies indigènes. La session aurait mérité d’être prolongée, mais le temps nous manquait pour approfondir ces enjeux.
Je suis reparti avec le sentiment mitigé que peu de Burundais engagés aujourd’hui dans l’appel missionnaire saisissent l’ampleur de ce qui est en jeu. Au-delà des slogans, comprenons-nous vraiment le prix à payer pour devenir des acteurs capables de se définir eux-mêmes dans la configuration du christianisme mondial, forts de nos propres histoires, de nos cultures et de nos ressources théologiques ?

NIKIZA Jean-Apôtre est né de nouveau en 1997 et appelé au ministère en 2005. Il est pasteur, enseignant, conférencier et écrivain. Il est fondateur du blog Sa Bannière depuis 2018, du mouvement biblique Green Pastures depuis 2015 et co-fondateur de Little Flock Ministries. Il est passionné par la spiritualité chrétienne et le renouveau de l’Eglise. Marié à Arielle Trésor NIKIZA, ensemble ils sont pionniers du mouvement des Hédonistes chrétiens au Burundi. Ils ont deux enfants : NIKIZA Thaïs Garden et REMESHA Nik-Deuel Trésor. NIKIZA Jean-Apôtre est aussi connu pour être un lecteur assidu des livres. Les grandes influences qui ont façonné sa vie et le ministère sont: Martyn Lloyd Jones, John Piper et A.W Tozer. Ses passe-temps sont : la musique, le basketball, les films et un bon sommeil.
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