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Jour d’Incarnation ou Messe de Christ?

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les Réformateurs ne niaient pas l’Incarnation, mais ils refusaient de l’enfermer dans une fête liturgique cyclique.

24 Décembre 2025

Dans un article précédent, j’ai exposé les raisons bibliques qui m’amènent à contester l’usage d’un calendrier liturgique. J’y soutenais notamment que le calendrier liturgique repose sur une vision cyclique de l’histoire, marquée par la répétition indéfinie des mêmes saisons sacrées. Or, l’Écriture présente l’histoire de manière fondamentalement différente : elle est linéaire, elle a un commencement et une fin, et elle avance résolument vers son accomplissement ultime.

Cet article a suscité un réel intérêt auprès de plusieurs lecteurs, dont certains m’ont demandé d’approfondir plus particulièrement ce point précis. Le présent texte répond à cette demande. Il vise à développer et à clarifier cet argument central, tout en demeurant pleinement autonome : il peut être lu et compris indépendamment de l’article précédent.

Noël approche à grands pas, et bientôt les cultes protestants vont commencer à ressembler à quelque chose qui s’apparente de plus en plus à un rituel : les sapins, les éclairages, les mises en scène théâtrales, les couleurs soigneusement choisies, toute une atmosphère sacrée qui s’installe progressivement. Repoussant presque un malaise inconscient, Beaucoup se défendront en affirmant qu’il ne s’agit là que d’une célébration innocente de l’Incarnation, d’un simple rappel que Dieu s’est fait chair. Pourtant, une question plus profonde mérite d’être posée, une question que l’histoire de l’Église et la théologie biblique nous obligent à affronter honnêtement : si cette célébration est structurée, ritualisée, répétée chaque année, centrée sur un événement sacré remis en scène dans un temps consacré, ne faut-il pas alors l’appeler par son vrai nom ? La messe du Christ. Christ-Mass.

Car le mot même de Christmas n’est pas neutre. Il associe explicitement le Christ à la messe, c’est-à-dire à une action cultuelle répétitive inscrite dans un calendrier sacré. La célébration de Noël, souvent perçue comme une fête centrale et évidente du christianisme, repose en réalité sur un schéma liturgique hérité directement de la messe, elle-même structurée selon une logique de répétition rituelle. Or, la révélation biblique, tout comme la théologie réformée, s’oppose frontalement à toute vision cyclique du sacré, qu’elle soit païenne ou liturgique. L’épître aux Hébreux insiste avec une force inhabituelle sur le caractère unique, définitif et non reproductible du sacrifice du Christ, et c’est précisément cette logique que les Réformateurs ont appliquée lorsqu’ils ont aboli la messe comme sacrifice et rejeté l’institution de fêtes liturgiques obligatoires, y compris Noël. Reproduire chaque année un rite ou une fête sacrée, même sous couvert de mémoire chrétienne, réintroduit une vision cyclique du temps religieux, analogue aux rites agricoles, aux sacrifices périodiques et aux cultes des ancêtres, et finit inévitablement par obscurcir la finalité de la croix.

Dans les religions anciennes, le monde était pensé comme un cycle. Le temps n’avançait pas vers un accomplissement, il tournait sur lui-même. La vie, la fertilité, l’ordre cosmique dépendaient de rites répétés, accomplis à intervalles réguliers pour maintenir l’équilibre du monde. Sans sacrifice renouvelé, la stabilité cosmique était menacée. En Égypte, Osiris mourait et revenait chaque année avec la crue du Nil. En Mésopotamie, Tammuz ou Dumuzi disparaissait puis réapparaissait avec la végétation. Dans le monde gréco-romain, Adonis et Attis suivaient un schéma de mort et de renaissance rituelle, tout comme Baal en Canaan, soumis au cycle agricole et cosmique. Dans ces systèmes, le rituel n’était pas une commémoration, mais une véritable réactivation du monde : sans répétition, pas de vie ; sans cycle, pas d’ordre.

C’est précisément cette vision que la Bible vient briser. La révélation biblique introduit une conception radicalement nouvelle de l’histoire : une histoire linéaire, irréversible et orientée vers un accomplissement. Les actes salvateurs — la création, l’élection d’Israël, l’Exode, l’Incarnation, la crucifixion, la résurrection et le jugement final — ne sont pas des événements cycliques, mais des interventions historiques décisives. L’auteur de l’épître aux Hébreux le formule de manière délibérément polémique lorsqu’il affirme que le Christ « est apparu une seule fois à la fin des temps pour abolir le péché par son propre sacrifice » (Hébreux 9.26). Ce langage n’est pas poétique, il est conflictuel : il s’oppose frontalement à toute religion fondée sur la répétition sacrificielle.

Certes, l’Ancien Testament connaît des sacrifices répétés et des célébrations annuelles, mais leur fonction n’est jamais de créer un cycle autonome. La répétition y est le signe d’une incomplétude, non d’une vertu. Comme le dit encore Hébreux, la loi « n’a que l’ombre des biens à venir » et elle ne peut jamais, « par les mêmes sacrifices qu’on offre continuellement chaque année, amener à la perfection » (Hébreux 10.1). Chaque sacrifice murmurait en réalité que tout n’était pas encore accompli. La répétition n’était pas une solution, mais une attente. Et cette attente trouve sa fin en Jésus-Christ, car « par une seule offrande, il a rendu parfaits pour toujours ceux qui sont sanctifiés » (Hébreux 10.14).

La résurrection de Jésus pourrait, à première vue, sembler analogue au retour des dieux dans les religions anciennes. Pourtant, la différence est fondamentale. Dans le paganisme, le dieu revient pour que le cycle continue. Dans l’Évangile, le Christ ressuscite pour que le cycle soit brisé. Les dieux païens reviennent à la vie pour mourir encore ; le Christ, lui, « ressuscité d’entre les morts, ne meurt plus, et la mort n’a plus de pouvoir sur lui » (Romains 6.9). Il ne revient pas pour souffrir à nouveau, mais pour régner et conduire l’histoire à son terme.

C’est pourquoi les Réformateurs ont également remis en question les fêtes obligatoires, y compris Noël. Non parce qu’ils niaient l’Incarnation, mais parce qu’ils refusaient que l’histoire du salut soit recyclée dans un temps sacralisé et cyclique.Martin Luther affirmait sans ambiguïté que « la messe n’est rien d’autre que la négation du sacrifice unique et de la passion du Christ, et un blasphème contre eux » (La Captivité babylonienne de l’Église, 1520). Il dénonçait le fait que la messe transforme l’œuvre accomplie du Christ en une œuvre que les hommes prétendent offrir à Dieu, alors que l’Évangile enseigne exactement l’inverse : c’est Dieu qui offre le Christ aux hommes. Jean Calvin, de son côté, parlait de la messe comme d’un « sacrifice fictif » qui n’obscurcit pas seulement le sacrifice du Christ, mais le renverse entièrement (Institutions, IV.18.1). Représenter le Christ comme continuellement offert, écrivait-il encore, revient à l’arracher de la croix et à le soumettre de nouveau à la mort (Institutions, IV.18.14). Pour Calvin, l’épître aux Hébreux a été écrite dans un but précis : abolir pour toujours tous les sacrifices, à l’exception de l’unique sacrifice du Christ.

Zwingli exprimait la même conviction lorsqu’il affirmait que la Cène n’est pas un sacrifice, mais le mémorial d’un sacrifice accompli une fois pour toutes. Le Christ n’est pas offert de nouveau, disait-il, et il n’en a pas besoin, car son sacrifice est suffisant pour toujours. Cette position s’est cristallisée dans les confessions réformées, qui rejettent explicitement toute invention humaine introduisant un autre sacrifice que celui que le Christ a accompli une fois pour toutes, et qui qualifient le sacrifice de la messe d’atteinte gravement injurieuse à l’unique sacrifice du Christ.

Dans cette logique, les Réformateurs ne niaient pas l’Incarnation, mais ils refusaient de l’enfermer dans une fête liturgique cyclique. Calvin dénonçait l’observance des fêtes comme une présomption humaine sans fondement scripturaire, et rappelait que le Christ n’a pas institué de commémoration annuelle de sa naissance, mais une proclamation continuelle de sa mort. À Genève, Noël n’était pas célébré, et le culte demeurait identique tout au long de l’année. Les puritains allaient jusqu’à affirmer que Noël n’est pas une fête chrétienne, mais un vestige de superstition païenne, et que l’observation de jours saints n’a aucun fondement biblique, mais provient du paganisme.

La question n’est donc pas simplement liturgique ou culturelle. Elle touche à l’assurance du salut, à la compréhension de la grâce, à l’exercice de l’autorité religieuse et à la liberté spirituelle des croyants. Les religions cycliques maintiennent les fidèles dans une dépendance constante aux rites et aux spécialistes du sacré. L’Évangile, au contraire, annonce un Dieu qui meurt une fois, vainc la mort elle-même et conduit l’histoire vers son accomplissement. Toute tentative, même symbolique, de revenir à un sacrifice répété, à un temps sacré cyclique ou à une réactivation rituelle du salut ne constitue pas un approfondissement du christianisme, mais une régression : un glissement de la révélation vers la religion.

La croix, pourtant, marque une rupture absolue. Elle ne s’inscrit pas dans un éternel recommencement, mais dans un accomplissement final. Elle ne fonde pas un rite à répéter, mais une foi à proclamer. En ce sens, toute tentative de transformer Noël en une célébration cultuelle incontournable, structurée comme une messe saisonnière, n’est pas un simple choix culturel : elle pose une question théologique majeure. Elle interroge notre compréhension du temps, du salut et de l’œuvre du Christ lui-même.

Dans le contexte africain, cette critique prend une résonance particulière. Si la messe et la fête de Noël nous paraissent si naturelles et si attrayantes en contexte africain, ce n’est pas un hasard, mais une résonance profonde. Nos religions traditionnelles ont longtemps pensé le monde à partir du cycle : le retour des saisons, la répétition des rites, l’équilibre à maintenir entre les vivants, les morts et les puissances invisibles. La vie y est préservée par des gestes récurrents, des fêtes calendaires, des sacrifices périodiques et l’intervention de médiateurs chargés de réactiver l’harmonie rompue. Dans cet imaginaire, ce qui n’est pas renouvelé s’éteint, ce qui n’est pas célébré se fragilise, ce qui n’est pas ritualisé perd sa force.

Réintroduire, même inconsciemment, une liturgie cyclique centrée sur des événements répétés — naissance, sacrifice, résurrection comme une présence réactivée — risque de ramener le christianisme vers des catégories religieuses que l’Évangile est précisément venu dépasser. La messe, avec son sacrifice continuellement représenté, et Noël, avec sa réactivation annuelle de l’Incarnation, s’inscrivent sans effort dans cette logique familière : elles rassurent, structurent le temps, donnent l’impression que le sacré est entretenu, que la présence divine est ravivée par le rite.

Mais précisément parce qu’elles résonnent avec cette vision cyclique héritée, elles risquent de court-circuiter la radicalité de l’Évangile, qui n’annonce pas un monde maintenu par des répétitions sacrées, mais un monde déjà jugé, déjà réconcilié et déjà inauguré par un acte unique, définitif et suffisant : la croix du Christ. Là où les esprits doivent être nourris encore et encore, le Christ ressuscité, lui, « ne meurt plus ; la mort n’a plus de pouvoir sur lui ». Il ne revient pas pour mourir à nouveau, mais pour régner et mener l’Histoire à son accomplissement.

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NIKIZA Jean-Apôtre est né de nouveau en 1997 et appelé au ministère en 2005. Il est pasteur, enseignant, conférencier et écrivain. Il est fondateur du blog Sa Bannière depuis 2018, du mouvement biblique Green Pastures depuis 2015 et co-fondateur de Little Flock Ministries. Il est passionné par la spiritualité chrétienne et le renouveau de l’Eglise. Marié à Arielle Trésor NIKIZA, ensemble ils sont pionniers du mouvement des Hédonistes chrétiens au Burundi. Ils ont deux enfants : NIKIZA Thaïs Garden et REMESHA Nik-Deuel Trésor. NIKIZA Jean-Apôtre est aussi connu pour être un lecteur assidu des livres. Les grandes influences qui ont façonné sa vie et le ministère sont: Martyn Lloyd Jones, John Piper et A.W Tozer. Ses passe-temps sont : la musique, le basketball, les films et un bon sommeil.

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