Le débat moral autour de l’alcool, tel qu’il existe aujourd’hui dans certains milieux chrétiens, n’appartient pas du tout au monde biblique
Cher frère,
Je voudrais d’abord te remercier pour ton article. Il manifeste un authentique souci pastoral, un amour réel pour l’Église du Burundi et une sensibilité profonde aux blessures qu’occasionne l’abus d’alcool dans nos communautés. Ton désir de protéger le témoignage chrétien est non seulement légitime, mais bibliquement fondé. Je déplore, comme toi, l’attitude de ceux qui se réclament de la théologie réformée tout en affichant des comportements moralement irresponsables sous prétexte de maturité doctrinale. À ce titre, je tiens à honorer ton engagement comme la pertinence du sujet que tu soulèves.
Dans un esprit fraternel, permets-moi néanmoins d’apporter quelques réflexions que j’espère utiles pour enrichir ce dialogue important.
Les discussions chrétiennes autour de l’alcool oscillent souvent entre abstinence stricte et permissivité totale. Pourtant, l’Écriture adopte une vision beaucoup plus nuancée: elle ne diabolise ni n’idéalise le vin, mais le situe à l’intersection entre don de la création et responsabilité morale.
Tu mobilises à juste titre plusieurs passages d’avertissement – en particulier Proverbes 20 et 23, ainsi que Romains 14 – qui mettent en garde contre l’ivresse et invitent à prendre au sérieux la conscience des frères. Toutefois, comme le rappelle Robert H. Stein dans Wine-Drinking in New Testament Times¹, une lecture équilibrée doit tenir ensemble les avertissements et la bonté du vin comme don divin, présent dans la création (Ps 104.14–15) et même intégré au culte (Deut 14.26 ; Ex 29.40).
Cette approche canonique, chère à Brevard Childs², permet d’éviter de réduire la Bible à l’un de ses pôles. Si l’on ne retient que les avertissements, on pourrait conclure que la Bible condamne le vin en soi, alors qu’elle condamne clairement l’abus, non l’usage. Et cette nuance est profondément pastorale : elle instruit les croyants dans la maîtrise de soi, plutôt que dans la peur ou la culpabilité.
Permets-moi de faire une brève synthèse biblique. Mais avant cela, il est important de mentionner le contexte large du monde antique de la Bible et sa relation avec la question d’alcool.
Le monde antique et la question d’alcool
Je ne pense pas qu’un Israélite de l’Antiquité se demandait si la consommation de vin constituait un péché. Dans le contexte plus large du Proche-Orient ancien, l’alcool n’était tout simplement pas perçu comme un problème moral. L’eau étant souvent difficilement potable, le vin servait fréquemment de substitut et faisait partie intégrante de l’alimentation quotidienne.
Dans ces régions chaudes, la fermentation était un phénomène naturel et inévitable : les jus de fruits se transformaient rapidement sous l’effet de la température. La culture de la fermentation n’était donc pas un vice, mais une réalité pratique et omniprésente dans la vie quotidienne. De plus, dans un contexte dépourvu de médecine moderne, le vin possédait également une fonction thérapeutique. Il était utilisé comme antiseptique, comme tonique, ou pour faciliter la digestion — autant d’usages largement reconnus dans l’Antiquité.
Ainsi, le débat moral autour de l’alcool, tel qu’il existe aujourd’hui dans certains milieux chrétiens, n’appartient pas du tout au monde biblique. Pour Israël, le problème n’était pas la présence du vin, mais l’absence de maîtrise de soi.
Le vin comme don de Dieu
La création est déclarée « très bonne » (Gn 1.31). La fermentation – processus naturel – en fait partie. Le psalmiste loue Dieu qui donne « un vin qui réjouit le cœur de l’homme » (Ps 104.14–15), et l’Ecclésiaste encourage à « boire son vin avec joie » (Ec 9.7). Dans l’Antiquité, comme l’ont noté Hippocrate et Pline l’Ancien³, les produits fermentés faisaient partie de la vie quotidienne et contribuaient à la santé.
Le vin dans la vie religieuse d’Israël
Le vin n’était pas tabou. Il entrait dans les fêtes, les libations et les repas sacrés (Ex 29.40 ; Nb 15.5–10 ; Deut 14.26). Il n’était interdit aux prêtres que pendant leur service (Lv 10.8–11), et aux Naziréens lors d’un vœu volontaire (Nb 6.1–4).
Les avertissements bibliques
Les avertissements portent sur l’excès, jamais sur le vin lui-même. Proverbes décrit la folie, la dépendance et la dégradation provoquées par l’ivresse (Pr 20.1 ; 23.29–35). Ces avertissements soulignent le danger de la perte de maîtrise de soi – non l’usage modéré.
Le Nouveau Testament
Le premier miracle de Jésus fut la transformation de l’eau en vin fermenté (Jn 2.1–11)⁴. Le terme grec oinos, employé tout au long du récit, désigne systématiquement le vin fermenté dans la littérature antique.
Jésus fut même accusé d’« ivrognerie » (Lc 7.33–34), accusation absurde si Jésus s’était abstenu. Paul, de son côté, demande aux responsables d’Église de ne pas être « adonnés au vin » (1 Tm 3.2–3 ; Tt 1.7), ce qui présuppose l’usage modéré.
Paul reconnaît également que l’abstinence peut devenir un acte d’amour, lorsque la liberté risque de scandaliser (Rm 14.21 ; 1 Co 8).
Ainsi, le Nouveau Testament promeut non l’abstinence universelle, mais la sobriété responsable.
Tu invoques, à juste titre, la responsabilité d’aimer les frères plus faibles. C’est profondément paulinien. Toutefois, comme l’ont montré J. I. Packer⁵ et la Confession de foi de Westminster (chap. 20), la liberté chrétienne n’est jamais supprimée par crainte de son mauvais usage. Elle est plutôt exercée dans la maturité, sous le contrôle de l’Esprit. La solution n’est jamais d’abolir la liberté chrétienne, mais de l’exercer sous la conduite de l’Esprit.
Calvin distingue clairement entre:
Cette distinction protège la liberté du croyant et évite de « lier les consciences » au-delà de ce que Dieu demande.
Il est sage d’exercer notre liberté de conscience avec amour et considération pour autrui. Mais affirmer cette liberté ne doit jamais être synonyme de peur : peur que quelqu’un n’en fasse mauvais usage, peur de remettre en cause des habitudes ou des préjugés anciens.
C’est exactement ce qui se passe avec le vin. Comment peut-on encore aujourd’hui limiter la liberté de conscience d’un chrétien pour « ne pas choquer », alors que ces mêmes idées de choc moral reposent sur des doctrines d’abstinence importées par les missionnaires du XIXᵉ siècle ? Des doctrines qui ont longtemps supposé que nous, Africains, serions incapables de maîtriser nos désirs et nos instincts. Après plus d’un siècle, prétendre qu’il serait impossible d’accepter un chrétien buvant de l’alcool, c’est perpétuer cette vision condescendante. C’est comme si nous étions encore jugés incapables d’être responsables.
Quand vous recommandez l’abstinence plutôt que la tempérance et la consommation modérée sous prétexte que « personne ne saurait se maîtriser », vous n’émulez pas seulement cette logique missionnaire : vous la réinstallez dans notre culture chrétienne contemporaine. N’est-ce pas choquant ? Ne serait-il pas temps de reconnaître que la maîtrise de soi, fruit de l’Esprit, n’est pas une question de couleur de peau ou de contexte culturel, mais de fidélité personnelle et de liberté chrétienne ?
Tu soulèves, à juste titre, le contexte burundais où l’abstinence est souvent associée à une vie chrétienne sérieuse. Cependant, les historiens du christianisme africain tels que Lamin Sanneh⁷, Andrew Walls⁸ et Elizabeth Isichei⁹ ont montré que cette association provient en grande partie de l’héritage missionnaire du XIXᵉ siècle influencé par les mouvements occidentaux de tempérance.
Les missionnaires exigeaient souvent l’abstinence totale des convertis africains, parfois en invoquant des stéréotypes paternalistes, alors même que nombre d’entre eux consommaient du vin ou de la bière en privé. Cet héritage a créé un double standard historique et a durablement associé abstinence et éthique biblique dans plusieurs Églises africaines.
C’est précisément pour cela qu’il me semble problématique de limiter la conscience chrétienne sur la base de normes principalement coloniales plutôt que bibliques.
Ton appel à l’abstinence totale est compréhensible dans un contexte marqué par les ravages de l’alcool. Je partage ton souci pastoral. Mais une approche équilibrée, comme l’encourent Thomas Oden¹⁰ et Eugene Peterson¹¹, reconnaît :
dans les Epitres pauliennes le témoignage chrétien ne résidait pas d’abord dans l’abstinence, mais dans une vie marquée par la discipline, la vigilance et la gratitude – en contraste avec la débauche du monde gréco-romain.
Cette perspective ne minimise pas les souffrances causées par l’alcool, mais elle refuse de promulguer comme loi divine ce que l’Écriture laisse à la conscience.
Dans l’histoire du christianisme en Afrique — et particulièrement dans les traditions issues des mouvements missionnaires occidentaux du XIXᵉ siècle — nous avons souvent mis un accent démesuré sur l’abstinence totale d’alcool. Ce faisant, nous avons fini par oublier que le véritable point focal biblique n’est pas la diabolisation du vin, mais la maîtrise de soi, ce fruit de l’Esprit sans lequel aucune discipline chrétienne n’a de sens.
Cette focalisation exclusive sur le vin a produit un paradoxe : dans bien des milieux protestants du Burundi, on a enseigné à condamner l’alcool, mais on a fermé les yeux sur la consommation débridée d’autres boissons. Ainsi, alors que l’on se félicitait de ne pas toucher au vin, on s’est gavé de thé sucré, de sodas et de jus industriels — au point que certaines maladies liées au sucre sont devenues tristement courantes dans ces communautés. Les exemples sont nombreux : diabète, obésité, hypertension, maladies cardiovasculaires.
En ce qui me concerne, ceux qui me connaissent savent que le vin n’a jamais été mon combat personnel ; mes tentations sont plutôt les boissons sucrées : Coca-Cola, milkshakes, café mocha glacé… Pourtant, je sais que Dieu me demande d’exercer une sobriété responsable dans leur consommation. C’est une question d’intendance : prendre soin de ma santé et de mon corps, qui est le temple du Saint-Esprit. S’abstenir totalement du vin ne ferait pas de moi un chrétien plus fidèle si, dans le même temps, je consomme des sucreries sans modération.
C’est pourquoi l’argument selon lequel prêcher la maîtrise de soi plutôt que l’abstinence encouragerait les excès, parce que « l’Africain ne saurait pas se fixer des limites », est profondément problématique. Il révèle une trace persistante de la pédagogie condescendante de certains missionnaires du XIXᵉ siècle, qui supposaient que nous étions des barbares incapables d’être des agents moraux responsables.
Mais c’est également — et peut-être surtout — un manque de confiance en l’œuvre du Saint-Esprit. Car c’est l’Esprit qui produit en nous ce fruit précieux qu’est la maîtrise de soi. Prêcher l’abstinence comme unique voie morale revient alors à nier la capacité réelle du croyant africain à vivre sous la conduite du Dieu qui transforme.
Cher frère, merci encore pour ton engagement pastoral et la profondeur de ta réflexion. J’espère que ces observations – enracinées dans l’Écriture, la théologie réformée et l’histoire du christianisme – pourront nourrir un dialogue constructif entre nous. Nous poursuivons le même objectif : voir les chrétiens du Burundi glorifier Christ dans une sainteté biblique, et non culturelle.
Que le Seigneur nous accorde sa sagesse et nous fasse vivre non dans la crainte, mais dans la liberté de l’Esprit (2 Co 3.17).
Avec fraternité en Christ,
NIKIZA J-A
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RESSOURCES

NIKIZA Jean-Apôtre est né de nouveau en 1997 et appelé au ministère en 2005. Il est pasteur, enseignant, conférencier et écrivain. Il est fondateur du blog Sa Bannière depuis 2018, du mouvement biblique Green Pastures depuis 2015 et co-fondateur de Little Flock Ministries. Il est passionné par la spiritualité chrétienne et le renouveau de l’Eglise. Marié à Arielle Trésor NIKIZA, ensemble ils sont pionniers du mouvement des Hédonistes chrétiens au Burundi. Ils ont deux enfants : NIKIZA Thaïs Garden et REMESHA Nik-Deuel Trésor. NIKIZA Jean-Apôtre est aussi connu pour être un lecteur assidu des livres. Les grandes influences qui ont façonné sa vie et le ministère sont: Martyn Lloyd Jones, John Piper et A.W Tozer. Ses passe-temps sont : la musique, le basketball, les films et un bon sommeil.
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